Déclaration concernant les négociations en Syrie

John Kerry

Secrétaire d’État des États-Unis d’Amérique

Washington, DC

Pendant presque cinq ans, comme le monde l’a constaté avec horreur, la Syrie s’est désagrégée au cœur d’un conflit brutal, faisant des centaines de milliers de morts, et obligeant les populations à migrer tant au sein du pays que vers l’étranger. La Syrie nous dévoile une catastrophe humanitaire sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Au cours des derniers mois, une initiative diplomatique de grande ampleur a été lancée, impliquant pour la première fois tous les principaux pays engagés dans le conflit. L’objectif de cette initiative consiste à réduire la violence, à isoler les groupes terroristes tels que Daech et à créer les fondements nécessaires à l’établissement d’une situation solidaire, paisible et pluraliste en Syrie.

Ce weekend, nous entrons dans une phase clé de cet effort diplomatique. Les fonctionnaires du régime syrien et l’opposition solidaire, représentée par le Haut Comité des négociations, ont ouvert des pourparlers soutenus par l’ONU à Genève. Ce matin, au vu des enjeux de ces négociations, j’appelle les deux parties à tirer le maximum de cette rencontre, à saisir l’occasion qui se présente pour mettre en place de véritables négociations et à faire preuve de bonne foi, dans le but de réaliser des progrès concrets et mesurables dans les jours qui viennent.

Le monde espère que les deux parties réagiront rapidement afin de répondre aux besoins des millions de Syriens désespérés, de réduire la pression exercée sur les pays voisins, de diminuer le flux de migrants et de participer à la restauration de la paix et de la stabilité dans la région.

Les principaux sujets au programme des négociations comprennent la mise en place de mesures pour instaurer un cessez-le-feu au sein de toute la nation syrienne, ainsi que l’établissement d’une voie vers une transition politique qui mettra fin à ce conflit, conformément au communiqué de Genève de 2012 et à la résolution n° 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous sommes désormais conscients que, même si les dynamiques du champ de bataille peuvent affecter les négociations, il ne peut y avoir aucune solution militaire au conflit syrien. Sans pourparlers, les effusions de sang continueront jusqu’à ce que la dernière ville du pays soit réduite en cendres, et que chaque foyer, chaque forme d’infrastructure et tout semblant de civilisation soient détruits. Et cette issue assurerait l’augmentation des terroristes créés par et attirés dans l’affrontement. Ce conflit pourrait facilement submerger la région si nous le laissons complètement échapper à notre contrôle. Voilà ce que les négociations de Genève pourraient empêcher.

Le droit international, mais aussi la simple décence humaine, exigent que nous prenions rapidement des mesures permettant d’améliorer la situation sur le terrain pour la population syrienne.

La crise humanitaire vécue dans la région, qui a déjà atteint un seuil désastreux et inacceptable, empire chaque jour. Les chiffres en eux-mêmes sont terrifiants. On estime que 13,5 millions de Syriens ont un besoin urgent d’aide humanitaire. Six millions d’entre eux ne sont que des enfants. Des centaines de milliers sont encore piégés dans des zones où les livraisons de nourriture sont inexistantes ou rares. Derrière chacun de ces chiffres se cache une vie humaine, un homme, une femme ou un enfant, qui vivent des souffrances inimaginables.

Plus horrible encore, moins de 1 % (une personne sur cent, une zone sur cent) de la population assiégée de Syrie a reçu des aides en 2015. Et nous ne parlons pas seulement de zones reculées ou difficiles d’accès.

La ville de Madaya ne se trouve qu’à une heure de route de Damas. Et pourtant, ces derniers mois, ses habitants en ont été réduits à se nourrir d’herbe et de feuilles. Et savez-vous comment le régime, ainsi que les milices qui le soutiennent ont réagi ? En installant des champs de mines et en érigeant des clôtures de fils barbelés pour maintenir le personnel humanitaire à l’écart. Ce weekend, un rapport nous a signalé que 16 personnes de plus étaient mortes de famine dans la ville, alors que le froid intense de l’hiver s’emparait d’eux. Certains disent également avoir vu d’autres habitants ressembler à de véritables squelettes vivants.

Et la tragédie vécue à Madaya est loin d’être un cas unique. De manière générale, depuis le début de l’année dernière, le régime syrien a reçu 113 demandes présentées par les Nations Unies pour qu’il délivre de l’aide humanitaire dans le pays. Étonnement, seulement 13 de ces requêtes ont été approuvées et mises en œuvre. Pendant ce temps, des gens meurent et des enfants souffrent, non pas en raison d’un accident de guerre, mais à la suite d’une tactique intentionnelle obligeant la population à se rendre ou à mourir de faim. Et cette tactique va directement à l’encontre des règles du droit de la guerre.

Que les choses soient claires. Le régime syrien a une responsabilité fondamentale, et toutes les parties au conflit ont le devoir de faciliter l’accès des populations désespérées à l’aide humanitaire, non pas dans une semaine, non pas après de plus amples délibérations, mais tout de suite.

En vertu de la résolution n° 2254, le gouvernement syrien et toutes les parties concernées ont également l’obligation de cesser les bombardements, ainsi que les autres attaques dirigées vers les civils, sans délai encore une fois. La communauté internationale doit faire front commun pour obliger les parties à respecter ces règles. Les gouvernements qui soutiennent l’opposition tout comme ceux qui sont en faveur de Bashar al-Asad, dont les forces contrôlent la grande majorité du territoire assiégé, partagent également cette obligation.

Nous devons garder à l’esprit ce que les Syriens n’oublieront jamais: Bashar al-Asad et ses alliés constituent, depuis le commencement, la principale source de meurtres, de tortures et de privation dans ce conflit ; mais ils sont également les premiers à attirer les combattants étrangers en Syrie, offrant à Daech une cause à soutenir.

Au cours des dernières semaines, nos alliés du Groupe international de soutien à la Syrie ont maintenu un contact continu pour mettre en place une approche plus unifiée et collaborative afin de calmer le conflit et de garantir l’accès des zones assiégées au personnel et aux fournitures humanitaires. Le monde doit faire pression en faveur d’une seule issue : mettre fin à l’oppression et à la souffrance du peuple syrien, et donner un point final à cette guerre, non pas la prolonger.

Rien ne pourrait plus nuire à Daech qu’une solution politique négociée en Syrie qui permettrait à toutes les parties et à tous les pays concernés de se concentrer sur la défaite du groupe terroriste une bonne fois pour toutes. Cet impératif a été souligné encore ce matin, lorsque des terroristes kamikazes ont attaqué un monument religieux de Damas, faisant des dizaines de morts.

Le peuple syrien mérite de disposer d’un véritable choix pour son avenir. Et pas un choix entre la répression brutale d’un côté et les terroristes de l’autre, qui est la seule alternative que le régime de Bashar al-Asad aimerait proposer à ses citoyens. Ce dont le peuple syrien a besoin c’est un choix qui peut découler d’un processus politique crédible.

Cette semaine à Genève, ce processus politique pourrait être entamé. Mais la route à parcourir est encore semée d’embuches. Et la réussite n’est pas assurée. Cependant, nous avons vu à travers ces années de combats sanglants, ce que l’absence de négociations sérieuses pouvait entraîner.

C’est pourquoi j’exhorte toutes les parties à saisir l’occasion qui se présente, et à progresser en prenant en considération l’intérêt du pays. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a établi un cadre permettant de mettre un terme à la guerre en Syrie. Il comprend un cessez-le-feu, un accès à l’aide humanitaire sur tout le territoire, un processus de transition, ainsi que des élections qui seront mises en place dans les 18 mois et grâce auxquelles les Syriens pourront déterminer l’avenir de leur nation.

Nous disposons donc d’une véritable occasion d’offrir aux Syriens un avenir garantissant l’unité, l’indépendance, l’intégrité territoriale et une situation non sectaire pour leur pays, mais aussi pour maintenir intactes les institutions étatiques et pour protéger les droits de tous les Syriens, peu importe leur appartenance ethnique ou leur confession religieuse.

Nous appelons toutes les parties à se rendre à Genève afin de prendre les premières mesures urgentes, et pour ne pas manquer l’occasion qui s’offre à nous.